Winter Soldier : Les couvertures de Lee Bermejo

Publié le par Jean-Michel Gouvard

Lee Bermejo et Steve Epting se sont partagé la tâche d’illustrer les couvertures de la revue « Winter Soldier » tout au long du run d’Ed Brubaker. Le premier a été chargé de composer les covers des cinq premiers numéros, qui correspondent aux cinq épisodes du premier arc, « The Longest Winter ».

cover WinterSoldier1.final .low

Ces illustrations mettent toutes Bucky Barnes en vedette, en le plaçant en général au centre de l’image, comme sur la couverture du premier épisode, reproduite ci-dessus. On notera le soin apporté à une représentation de Bucky qui, en elle-même, procure avant tout une impression de réalisme. Une telle aperception s’explique par le traitement très respectueux des proportions anatomiques, le naturel de la posture ou le rendu des différentes matières, qu’il s’agisse de la peau ou des cheveux, ou encore de la toile de son uniforme ou du cuir de sa ceinture. Bermejo s’inscrit ainsi dans l’une des caractéristiques esthétiques dominantes de la série, telle que Butch Guice et Michael Lark l’ont imposée.

 

Le sentiment de réalisme est cependant contrebalancé par le choix de la posture de Bucky jambes et bras écartés, les armes faisant feu de tous bois. Bien qu’elle soit figurée avec naturel, ainsi qu’il vient d’être dit, il s’agit d’une position stéréotypée de l’univers du comic book – qui n’a rien de « réaliste » en elle-même. En effet, si cette pause exprime l’énergie et l’agressivité, ce n’est que parce qu’elle constitue une convention graphique du genre, une telle attitude n’étant en revanche jamais adoptée en combat réel, car elle ferait de son auteur… une cible idéale pour l’ennemi !

 

La silhouette de Bucky se découpe par ailleurs sur un arrière-plan très travaillé, et hautement symbolique. On y voit, dans une étoile qui rappelle tout autant celle qu’arbore Captain America sur son bouclier que celle qui orne le bras artificiel de Barnes, et qui symbolise avant tout les Etats-Unis, trois personnages, placées les uns derrières les autres. Au dernier plan, domine la haute stature de Captain America, en plan taille ; devant lui, plus proche, apparaît le jeune Bucky, avec son inséparable sourire aux lèvres, en plan poitrine ; enfin, en bas à gauche du cadre dessiné par l’étoile, on reconnaît le visage du Soldat de l’Hiver, en gros plan, du temps où  il travaillait pour les communistes. La couleur sépia qui domine tout cet arrière-plan évoque les vieilles photographies, et situe donc dans le passé ces trois personnages, tout en les inscrivant dans une chronologie, puisque le fait que le cadrage se resserre progressivement, passant d’un plan taille à un gros plan, laisse penser que ces personnages se suivent dans le temps de la narration. La silhouette du Bucky actuel, qui se découpe sur cet arrière-plan apparaît ainsi comme la dernière évolution du même personnage qui, de sidekick de Cap, est devenu le super-méchant à la solde de l’ex-U.R.S.S. puis, aujourd’hui, le justicier que l’on sait. On ne pouvait rêver meilleure symbolique pour introduire à ce premier numéro de « Winter Soldier ».

Winter Soldier 2

La couverture du deuxième numéro, reproduite ci-dessous, est la moins originale de la série. Certes, on y retrouve les qualités figuratives de l’art de Bermejo, qui procurent cette impression de réalisme analysée plus haut, mais la composition est plus banale. En effet, on ne compte plus, d’une série à l’autre, les covers où le ou les protagonistes apparaissent dans la cible d’un viseur. Bien entendu, ce thème n’est pas plus conventionnel que la pause dynamique arborée par Bucky sur le premier fascicule (voir supra), mais celle-ci était en quelque sorte « relevée » par la mise en perspective temporelle que construit l’arrière-plan. Ici, aucune astuce dans la composition ne confère à l’illustration une quelconque identité. Rappelons toutefois que si les artistes chargés de réaliser les couvertures puisent abondamment dans un certain nombre de stéréotypes qui constituent comme autant de « figures » d’une rhétorique bien rodée, c’est en bonne en partie à cause de l’organisation même de leur travail. En effet, lorsqu’il leur est passé commande d’une série de couvertures, les artistes ne savent à peu près rien des détails du scénario. Il leur faut donc composer une illustration qui, tout en étant liée à l’épisode publié, ne peut que rester assez générale. D’où ces procédés récurrents de composition que l’on observe, certes efficients, mais qui peuvent parfois procurer le sentiment d’une relative banalité si, comme ici, il leur manque un détail qui leur donnerait un peu de caractère, de personnalité, d’identité.

cover-WinterSoldier.cover3.FINAL.low.jpg

De ce point de vue, la couverture du troisième numéro est beaucoup plus réussie. Là encore, on trouve un stéréotype du genre : le super-héros mis à mal par un super-méchant (du moins Doom l’est-il par nature, même si dans cet arc il agira plutôt comme un allié des Vengeurs). L’illustration est très bien composée, avec une belle contre-plongée qui dramatise la scène, le lecteur se trouvant à terre, tout comme Bucky, et dominé par la puissante stature du Docteur Doom – tout comme Bucky également. Une ligne de force oblique, qui traverse l’image du haut à gauche au bas à droite, accentue la force de la composition, en plaçant les deux personnages dans une même perspective. L’impression de profondeur de champ, qui naît de la superposition des deux silhouettes, l’une au premier plan, l’autre au second, est accrue par l’arrière-plan nuageux sur lequel se découpe la cape de Doom, laquelle flotte au vent comme il se doit afin de donner plus d’ampleur au personnage. L’ombre rougeâtre qui marque l’intérieur de cette même cape est complètement irréaliste, mais elle vient elle aussi dramatiser la scène, en insérant une couleur chaude qui connote traditionnellement la violence, complétant en cela les auréoles lumineuses qui ceignent les poings de Doom, et qui procède d’un discret mais efficace recours à un procédé informatique lors de la colorisation. Tous ces éléments d’ordre technique s’associent aux procédés dramatiques strictement figuratifs, et donc bien plus évidents, que sont la grimace de douleur de Bucky, le bras replié sur son foie, ou encore le regard implacable du maître de la Latvérie, et ses poings serrés.

cover-WinterSoldier4.FINAL.low.jpg

La couverture de l’épisode 4 semblera anachronique aux lecteurs de la série, puisque c’est en fait dans le second épisode que Bucky Barnes et la Veuve Noire affrontent le gorille armé d’une mitrailleuse lourde. Mais c’est la conséquence de ce décalage que j’évoquais plus haut, entre le délai qui est imparti à un artiste pour réaliser une couverture, et la maigre connaissance qu’il a alors du scénario. On peut penser que l’idée de cette couverture est en effet venue à Bermejo APRES qu’il ait lu le second épisode, second épisode qu’il n’avait pas encore lu lorsqu’il avait dû livrer la couverture qui lui était effectivement destinée.

 

Ici, nous avons bien entendu une couverture assez originale par son thème, même s’il s’agit de mettre aux prises le protagoniste avec un de ses antagonistes, compte tenu de l’identité de ce dernier. Bucky n’étant pas Tarzan, ce n’est pas tous les jours qu’il affronte un gorille de 800 kilos... Hormis la sensation de surprise que crée la représentation même du singe, Bermejo a joué avec habileté sur les déséquilibres, en plaçant Bucky dans une position improbable mais hautement dynamique. S’inscrivant dans une étoile entourée d’un cercle, qui reprend la symbolique déjà étudiée lors de l’analyse de la première couverture (voir supra), le Soldat de l’Hiver semble en effet comme suspendu au-dessus du monstre, et sa pause énergique, jambes et bras écartés, dont on a également souligné plus haut le caractère conventionnel, vient rompre les lignes de force que dessinent l’arme du gorille, la direction de son regard et sa posture, avec un buste nettement rejeté vers l’arrière. Ce qui permet de suggérer, visuellement, la violence de l’affrontement entre les deux adversaires.

cover-WinterSoldier.cover5.FINALlow.jpg

Cette cinquième couverture réalisée par Bermejo, pour le dernier épisode de « The Longest Winter », repose également sur un stéréotype : le super-héros se précipite bille en tête vers le lecteur, dans une pause dynamique qui mime la course. Le thème, s’il est conventionnel, est cependant traité à nouveau avec habileté. Le personnage se détache non pas sur un mais sur trois arrière-plans successifs : tout d’abord une volute aux dominantes rouge et jaune, qui occupe une large bande centrale ; puis, au trois quarts haut de l’image, une étroite bande aux tonalités blanches et bleues, qui figure des nuages ou des fumées assez denses ; et, enfin, un dernier plan bleu et rose, où s’étagent des nuées apaisées. Ce faisant, Bermejo donne à voir les différentes étapes de l’explosion que semble fuir Bucky, avec tout d’abord le cœur flamboyant de la détonation, puis les volutes de poussières qui déferlent, et enfin le retour au calme. Encore une fois, comme pour la première couverture, l’artiste parvient ainsi à inscrire dans l’espace de la page une représentation du temps – ce qui est là l’un des défis que les illustrateurs de comics se doivent de relever constamment.

 

On notera, pour terminer, que le dynamisme intrinsèque de l’image est encore relevé par deux détails : les quelques fragments de pierre en suspension, qui sont aussitôt perçus comme en mouvement, à cause des arrière-plans ; et la goupille qui apparaît au-dessus du bras artificiel de Bucky, ce qui attire l’attention sur la grenade qu’il tient dans la main, et son pouce encore levé, justement parce qu’il vient de dégoupiller le projectile.

 

Globalement, et même si l’on peut trouver, ainsi qu’il a été suggéré, que la seconde illustration est moins inspirée que les quatre autres, ces couvertures constituent un travail on ne peut plus honnête, et elles ont certainement contribué, à leur manière, à poser la série comme un must-have – ne serait-ce que dans les bacs.

 

Articles liés :

- « Winter Soldier » :  L’heure du bilan

- « Winter Soldier » :  Sur les personnages de « The Longest Winter »

Rejoignez la communauté marvelouscomics sur Facebook et sur Twitter !

Publié dans Analyses

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article