Les prix des comics en V.O. : une étude du marché

Publié le par Jean-Michel Gouvard

000 Fantastic Four 12Le marché des comics se répartit en trois grands ensembles : les comics, les comics d’occasion et les comics que l’on appelle en anglais « classic comics », ce qui peut se traduire en français par « comics de collection ».

 

Le premier marché, celui des « comics » proprement dits, correspond à celui des publications récentes, telles qu’elles se font, semaine après semaine, dans les comics shops. En France, les libraires spécialisées sur ce créneau pratiquent pour la plupart un taux de change qui est de un dollar pour un euro. Un comics coûtant aujourd’hui le plus souvent 4 dollars, il vous en coûtera ainsi 4 euros pour l’acquérir. Sachant que le taux de change actuel est au-delà des 1,30 dollar pour un euro, ce fascicule devrait en fait vous être vendu environ 2,80 euros (4 dollar x 0,7 euro). Vous ne payez donc JAMAIS en France la valeur faciale d’un comics : il vous revient, grosso modo, 30% plus cher que le prix fixé par l’éditeur. Cela tient en partie aux frais supplémentaires que le libraire doit prendre à sa charge : frais de transports, lesquels se font par avion depuis les Etats-Unis, et frais de douanes à l’importation. Mais il va de soi que c’est aussi un moyen, pour le commerçant, d’avoir une marge bénéficiaire plus importante. Faut-il s’en scandaliser ? Plus ou moins. Le marché des comics ainsi entendu est un marché de niche. Cela signifie qu’il est difficile d’accès, mais aussi que les clients sont peu nombreux. On le voit bien par la répartition sur le territoire des comics shops : ces librairies spécialisées sont concentrées sur Paris, et peu présentes en province. A l’exception de quelques grandes villes comme Bordeaux, Nantes, Lille, Toulouse ou Lyon, le libraire qui distribue des comics en V.O. ne se limite pas en général à cette seule activité, qui ne lui permettrait pas de vivre. Et dans nombre de villes moyennes, comme Tours, on ne peut même pas s’en procurer. On comprend donc que les propriétaires de comics shops appliquent un tarif qui leur est aussi avantageux : c’est la condition sine qua non s’ils veulent dégager un bénéfice suffisant. Les 30% de surcoût qu’il faut acquitter en France pour acquérir un comics apparaissent ainsi comme le prix à payer pour assouvir sa passion. Il en va d’ailleurs de même de tous les produits presse et librairie importés des Etats-Unis : ils sont vendus en France à un prix supérieur à celui de leur valeur faciale, et ce, dans une proportion comparable à celle que l’on observe sur le marché des comics.

 

000 avengers 1Le second marché est celui de l’occasion. Il correspond aux reventes de comics achetés par des particuliers, qui s’en débarrassent ensuite à court ou moyen terme, soit via internet, soit auprès de leur libraire. Le libraire peut lui-même nourrir ce marché s’il a besoin de déstocker. En effet, les comics ne sont pas régis comme les livres : le commerçant ne peut pas les retourner à l’éditeur. En fait, il achète les exemplaires au distributeur Diamond, qu’il revend ensuite dans sa boutique en prenant sa marge. S’il a mal géré ses achats (par exemple, un cross-over annoncé à grands renforts de publicité fait un gros flop), il se retrouve avec les exemplaires dans ses bacs, lesquels prennent la place d’autres titres qui se vendraient sans doute mieux, et dont il doit subir l’amortissement (il les a payés, mais il n’est pas rentré dans ses frais). Il peut donc proposer ces surplus, soit en vente à l’exemplaire, soit en lots thématiques. Dans les deux cas, qu’il s’agisse du particulier ou du libraire, on observe soit un prix équivalent à l’équation qui prévaut pour le premier marché (un euro = un dollar), soit un prix inférieur à celui-ci, qui varie de 25 à 75% (soit de 1 à 3 euros à pour un fascicule dont le prix facial est de 4 dollars. Signalons toutefois que les comics d’occasion à un euro sont rares). Sur ce marché, il y a de grosses différences selon le lieu, et le mode distribution. A Paris, en librairie, on voit souvent les prix baisser vers 2 ou 3 euros le fascicule pour des comics parus dans un passé récent. En province, où le libraire a presque toujours le monopole des ventes, on constate plutôt un maintien du prix « de base », si je puis dire, selon l’équivalence un euro = un dollar. Et, sur internet, sur un site comme Buzz Comics, par exemple, il n’est pas rare de trouver des particuliers qui vendent une partie de leur collection à 1 ou 1,50 euro le fascicule. Sur ce marché dit « de l’occasion », on voit donc que les prix peuvent varier en gros du simple (internet et quelques déstockages ponctuels en librairie parisienne) au quadruple (librairies des villes de province). Faut-il jeter la pierre à ces dernières ? Là encore, il faut tenir compte des réalités économiques, et de leur inévitable incidence sur le prix payé par le consommateur. La vente de comics en V.O. est certes un marché de niche, mais c’est un marché à rotation lente, sinon très lente. La conservation du stock, et son amortissement, ont donc un coût, lequel est sans doute plus élevé en province dans la mesure où les stocks y tournent encore moins vite que dans les librairies parisiennes. Il n’en demeure pas moins que, pour les libraires de province, il y a bien situation de monopole, et qu’ils en profitent aussi.

 

anniversaire FF InhumansReste le marché des « classic comics », qui correspond aux « comics de collection ». On le distinguera du second marché en ceci qu’il porte sur des comics plus anciens, datant d’au moins dix ou vingt ans – et encore, certains collectionneurs n’appliquent l’étiquette de « classic » qu’à des titres remontant à minima aux années 70. Il ne s’agit donc plus d’achats récents qui sont revendus, ni de déstockage de court ou moyen terme. Dans les librairies qui disposent de ce type de rayons, on observe que les comics, à partir du moment où ils remontent aux années 80, sont vendus au minimum 3 euros le fascicule. Mais les prix augmentent très vite dès que l’on remonte dans le temps, ou dès que le fascicule porte une signature d’un grand nom du comic book (Davis, Byrne, Simonson, etc.), ou encore s’il coïncide avec un événement narratif de quelque importance pour la continuité de l’univers visé. On observe alors facilement des prix de l’ordre de 6, 7, 8 euros, toujours pour des titres de la fin des années 80. Or, ces tarifs sont sans commune mesure avec ceux pratiqués aux Etats-Unis. En effet, de l’autre côté de l’Atlantique, les comics des années 80, dont les prix ont été indiqués ci-dessus pour la France, s’échangent aujourd’hui entre 2 et 3 dollars, soit entre 1,40 et 2 euros. Dans votre comic shop française il vous en coûtera 3, 4 ou 5 euros pour le même exemplaire. Soit entre 5 et 8,50 dollars !

 

anniversaire FF Challengers of the unknown 3Un tel déséquilibre s’explique par diverses raisons. L’une tient à ce que la crise économique, aux Etats-Unis, a provoqué ces dernières années un effondrement des prix sur ce marché, selon une dynamique propre à ce type de secteur en temps de crise : les fascicules d’exception ont continué d’augmenter, en servant en quelque sorte de valeur refuge, tandis que le reste des titres, soit l’essentiel du marché en termes de quantité, a vu sa valeur marchande divisé par 30, voire 50%. Or les libraires français n’ont pas répercuté cette baisse sur leurs propres stocks, qu’ils se refusent à déprécier. Cela se comprend, du moins en termes économiques. La plupart d’entre eux ont achetés ces stocks il y a plusieurs années, et ils perdraient tout simplement de l’argent en s’alignant sur les tarifs pratiqués aux Etats-Unis. Ils se refuseront donc à baisser leurs prix tant qu’ils vendront suffisamment et que, sur le plan financier, il ne deviendra pas plus intéressant de vendre à perte que de ne pas vendre. Ensuite, ils sont en situation de monopole et, sans qu’il y ait au sens strict accord tacite entre eux, ils savent tous qu’ils n’ont pas intérêt à baisser leurs prix, puisque personne ne va venir les concurrencer sur ce tout petit marché qu’est celui des « classic comics » en V.O. Enfin, il y a toujours cette idée que, si les prix français sont largement surcotés par rapport aux prix américains, c’est néanmoins le prix à payer pour collectionner des comics en France – et que donc, oui, c’est bien là « la cote » des comics de collection, mais seulement pour la France. Il n’en demeure pas moins que nos libraires spécialisés maintiennent artificiellement, en France, des prix qui ne sont plus du tout en rapport avec la valeur réelle des « classic comics » aux Etats-Unis, alors que c’est pourtant bien par rapport au marché US qu’il convient d’estimer la valeur marchande d’une collection. Quelle qu’en soit l’origine.

 

novembre Strange tales 114Les conclusions de cette étude semblent claires. Le premier marché n’est pas bon marché, mais il est dans la norme des pratiques économiques touchant la presse et la librairie en V.O., et il subit de véritables contraintes économiques. Le marché de l’occasion est plus flou, avec des prix qui varient considérablement selon votre interlocuteur, allant parfois du simple au quadruple. C’est, là aussi, une caractéristique de ces marchés dits « de l’occasion ». Mais encore faut-il en être averti, afin de rechercher non pas forcément le prix le plus bas, parfois difficile à trouver, mais au moins un prix qui ne soit pas le plus élevé. Enfin, en ce qui concerne le marché de la collection, il est totalement biaisé en France, et ne reflète pas du tout les tarifs pratiqués aux Etats-Unis. A mon sens, il convient de l’éviter.

 

(N.B. : Les chiffres concernant les Etats-Unis peuvent être vérifiés par tout un chacun en se rendant sur les threads spécialisés des forums américains, tels que Comic Book Resources, ou encore en consultant les prix pratiqués par les sites américains de vente en ligne spécialisés, comme Mile High Comics. Ce dernier, qui n’est pourtant pas connu comme étant bon marché, vous permettra d’acheter vos « classic comics » bien moins chers qu’en France, et les frais de port sont offerts au-delà de 60 dollars d’achat – soit 42 euros.)

Rejoignez la communauté marvelouscomics sur Facebook et sur Twitter !

Publié dans Analyses

Commenter cet article

Loïc 06/09/2015 14:38

Excellent article, très clair, bien expliqué et bien argumenté ! Merci !