Julien Hugonnard-Bert, encreur et collaborateur de Marvel UK

Publié le par megaglob

AA HBJulien Hugonnard-Bert est encreur professionnel. Il fait partie de ces Français qui ont la chance de collaborer avec Marvel, un éditeur pour lequel il a travaillé sur des séries telles que « Doctor Strange », « Ghost Rider », « Iron Man », « The Avengers », ou encore « The Silver Surfer ». Il nous a accordé une interview exclusive, au cours de laquelle il nous fait découvrir son métier.

 

marvelouscomics : Les lecteurs de comics savent qu’une planche de leur série préférée n’est pas, le plus souvent, le fruit du travail d’un seul, mais d’un trio : un dessinateur, un encreur et un coloriste. Néanmoins, de ces trois métiers, celui d’encreur est sans doute le moins bien connu et reconnu. Pouvez-vous en quelques mots expliquer ce qu’apporte l’encrage à un dessin ?

 

Julien Hugonnard-Bert : Oui, c’est vrai que nous sommes un peu méconnus. Pourtant, si la BD est faite dans ce sens, dessin / encrage / couleur, c’est dans l’autre sens qu’on la perçoit. L’œil capte d’abord les contrastes (de couleurs, d’ombres et de lumières). Ce n’est qu’ensuite qu’on voit les détails comme les expressions d’un visage, par exemple. Donc, sans prêcher pour ma paroisse, l’étape d’encrage est difficilement dispensable – que ce soit le dessinateur ou un encreur qui s’en charge.

 AA Death 

 

Ensuite, pour dire quelque chose qui va paraître évident, l’encrage permet de « terminer » une planche. Le dessinateur démarre de la page blanche, fait son découpage, s’affranchit des soucis d’anatomie ou de perspective, peaufine plus ou moins les détails et puis transmet à l’encreur. Ce dernier apporte la lumière en posant des ombres. Souvent le dessinateur les indique, mais même dans un style plus « ligne claire » sans ombre appuyée, rien qu’en apportant un plein ou un délié sur un contour, on suggère un volume, le plein évoquant une ombre sous l’arcade d’un personnage, par exemple.

HB StrangeEt c’est là que l’encreur apporte quelque chose à la narration. Si on garde l’exemple de l’arcade d’un personnage, on fera le plus souvent une ombre sous le sourcil, la lumière vient d’au-dessus. Mais si ce personnage est menaçant, on inverse la position du trait épais pour le placer au-dessus du sourcil : on a alors l’impression que la lumière vient d’en-dessous, comme quand on se fait peur dans le noir avec une lampe torche sous le nez. Pour résumer, l’encrage est là pour nettoyer la page des traits qui ont servi à la construction, et uniformiser la valeur du trait, qui varie selon la pression sur la mine du crayon ; pour apporter du volume et ainsi mieux séparer les différents plans d’une image ; et enfin pour mieux appuyer une ambiance, si la scène s’y prête.

 

Comment avez-vous été conduit à vous spécialiser dans l’encrage ?

 

Comme tout le monde dans le milieu, j’ai démarré en dessinant tout de A à Z. Et l’encrage était un peu rébarbatif, car redondant. Finalement, on repasse ses propres traits ! Alors, je le bâclais avec de simples feutres. Ce sont Yohann « Ullcer » Leroux et Eric « Turalo » Dérian de l’Atelier Pop, à Tours, qui m’ont invité à y prêter plus d’attention, car ça gâchait le travail accompli précédemment. De même, pour obtenir de beaux pleins et déliés, ils m’ont conseillé d’opter pour le pinceau ou la plume. Au final, je me suis pris au jeu, et c’est l’encrage que j’ai préféré dans le dessin ! En tout cas, j’aime bien l’idée de spécialisation. J’ai l’habitude de dire que le penciller est le dessinateur spécialiste du crayon, et l’inker le dessinateur spécialiste de l’encre. Comme chez les médecins. Le généraliste connaît le fonctionnement d’un cœur, mais le cardiologue est plus à l’aise dans ce domaine !

 AA Gambit

Vous vous définissez comme un encreur « traditionnel », travaillant avec plume, pinceau et

encre de Chine. A l’heure où beaucoup de dessinateurs utilisent au moins en partie

l’ordinateur, pour quelle raison avez-vous fait ce choix ?

 

Je travaille effectivement à l’ancienne. Le matériel que j’utilise est très proche de celui des graveurs des débuts de l’imprimerie. D’ailleurs, par plusieurs aspects, on fait le même métier. J’ai choisi le matériel traditionnel, plutôt que la palette graphique ou les feutres, car les tracés sont naturels avec le pinceau et la plume. Les pleins et déliés suivent le mouvement de la main. Avec le stylet ou le feutre, il faut ruser.

HB FFCes outils sont faits pour une ligne régulière. S’ils tiennent naturellement dans la main, et obéissent comme un stylo à nos mouvements, il faut beaucoup s'entraîner pour obtenir les effets désirés. Gary Erskine, qui encre au feutre, et qui est un génie de l’encrage, a par exemple une technique toute particulière pour faire pivoter les feutres pendant son mouvement, afin d’obtenir ses pleins et déliés. Avec le pinceau et la plume, bien qu’il faille apprendre à les tenir et à les contrôler, les effets viennent naturellement. Au final, que ce soit avec le feutre, la palette graphique, la plume ou le pinceau, l’encrage demande des mois d’exercice. Il n’y a pas de raccourci. J’ai donc choisi le matériel le plus souple et « sensuel » à savoir le pinceau. Et puis, chose non négligeable, on a des originaux à vendre lorsqu’on encre sur du papier !

 

Dans quelle mesure choisissez-vous de travailler sur telle série ou telle couverture ?

 

Bon, je ne vais pas baratiner qui que ce soit, je ne suis pas suffisamment introduit pour avoir un choix énorme de projets aux USA. Le standing de l’éditeur, le prix à la page et mon emploi du temps sont assez déterminants, actuellement. En revanche, je fais attention au style du dessinateur. Je sais que je suis meilleur avec certains dessinateurs qu’avec d’autres. C’est donc au moment de la page d’essai que je décide si ça colle ou pas. Jusqu’à présent, j’ai eu de la chance, tous ceux avec qui j’ai travaillé étaient vraiment bons et les projets intéressants. Par exemple « Crossed : Family Values » a un certain succès critique et commercial : près de 11.000 exemplaires tous les mois – ce qui n’est pas rien pour un éditeur comme Avatar Press ! Et un film serait même en préparation…

 

HB Iron ManOn imagine que, avant de vous lancer dans un encrage, vous échangez avec le dessinateur. En quoi consistent ces échanges ? Y a-t-il des éléments que vous cherchez à cerner tout  particulièrement ?

 

Cela dépend des cas. Par exemple, chez Avatar Press, la politique est de ne pas avoir de communication entre les différents auteurs. Je n’ai donc eu aucun contact avec Javier Barreno. Il me semble que mon travail lui a plu – la preuve, je suis encore là... Le but de l’éditeur est que chacun fasse ce qu’il fait de mieux sans se soucier des desiderata des autres maillons de la chaîne, car cela pourrait revenir à contraindre son propre style. Par contre, chez Soleil, j’ai de très fréquents contacts avec Stéphane Créty (« Hannibal Mériadec & les Larmes d’Odin » et « Hero Corp ») et avec Drazen Kovacevic (« L’Epée de Feu »). La raison est que je prends ces séries en cours de route. Il faut que je cale mon trait aux traits de Stéphane et de Drazen pour que le lecteur reconnaisse sa BD entre deux tomes ! L’idéal serait que personne ne se rende compte que je suis arrivé sur ces titres. Avec Stéphane Roux, que j’ai encré pour Marvel, on avait au préalable fait des essais. J’ai donc pu comparer mon encrage au sien. On a alors vu ensemble ce qui fonctionnait bien et ce qui méritait, par exemple, d’être simplifié. Ici, le but n’est pas de dupliquer le style d’encrage de Stéphane, mais plutôt de prendre le meilleur de nos deux styles pour en faire un seul.

 

HB Silver surferCertains styles de dessin sont-ils plus difficiles à encrer que d’autres ?

 

Oui et non. Il y a des styles qu’on préfère. Mais la « simplicité » apparente d’un crayonné est souvent trompeuse. Par exemple, un type comme Bruce Timm doit être vraiment dur à encrer. Il y a peu de détails, somme toute, donc chaque trait de pinceau compte. Chaque ligne doit être réussie. On ne peut pas camoufler une courbe un peu chevrotante par des hachures. Ainsi, des crayonnés très poussés avec beaucoup de textures, comme David Finch par exemple, peuvent être au final plus aisés à encrer.

 

Parmi vos réalisations, quelle est celle qui vous a  apporté le plus de satisfaction ?

 

Probablement la page de « Mockingbird » qui a été faite pour Marvel. C’est Stéphane Roux qui l’a dessinée. Pourquoi juste cette page ? Parce que j’aime le style de Stéphane. J’encre principalement au pinceau, j’aime donc les styles ronds sans trop de fioritures. J’aime Dave Stevens, Al Williamson... Ces dessinateurs n’avaient pas besoin de croiser des tonnes de trames pour donner l’illusion du volume. Une variation dans l’épaisseur du trait suffisait. C’est la base, et j’essaie de m’en approcher. Il y a aussi ma collaboration avec Stéphane Créty. Ses planches sont tellement détaillées, il y a du dynamisme, de grands décors, rien à voir avec les comics standards. C’est ce qui me plaît dans les projets qu’on mène ensemble. Et puis, que ce soit Stéphane Roux ou Stéphane Créty, ce sont devenus des amis, et c’est très agréable de bosser entre amis !

  AA Mocking bird

Pouvez-vous nous dire sur quoi vous travaillez actuellement ?

 

Actuellement, j’ai plusieurs séries en cours. « Crossed : Family Values » chez Avatar Press, qui est une mini-série en sept parties, qui se termine en décembre, écrite par David Lapham (« Stray Bullets ») et dessinée par Javier Barreno. « Hannibal Mériadec & les Larmes d’Odin » chez Soleil, pour le troisième tome, et les suivants, a priori.

AA Hannibal

C’est une série d’albums au format franco-belge, écrite par Jean-Luc Istin et dessinée par Stéphane Créty. Je tiens aussi à préciser que c’est mis en couleur par Sandrine Cordurié, et si je suis souvent critique quant aux coloristes qui passent derrière moi, je suis vraiment heureux du travail de Sandrine. C’est exceptionnel ! « L’Epée de Feu » chez Soleil, une série d’albums écrite par Sylvain Cordurié et dessinée par Drazen Kovacevic. Je prends le train en marche pour les vingt dernières pages du deuxième tome, afin de délester un peu Drazen. C’est probablement ici que mon style doit coïncider le plus à un modèle. Ce n’est pas si simple... Mais j’aime les défis ! Je travaille aussi plus ou moins régulièrement pour Marvel UK / Panini, qui publie des histoires courtes, à destination d’un jeune public dans « Marvel Heroes Magazine ».

 

HB ghost riderEt quelles seront vos prochaines réalisations ?

 

Pour ce qui est des projets, il y en a plusieurs. Tout d’abord, une suite à « Crossed » est prévue avec un très très long run. J’avoue qu’un engagement si long me fait un peu peur, mais a priori, je serai de la partie, toujours avec Javier au crayon. J’ai également un autre projet en gestation avec Stéphane Créty, mais pour le moment, c’est top secret ! Et puis, il y a « Hero Corp » chez Soleil. C’est l’adaptation en BD de la série TV de Simon Astier, qui est d’ailleurs en charge du scénario – une grande première pour lui ! Il y a toujours Stéphane Créty au dessin et Elodie Jacquemoire à la couleur. Et, tout comme Sandrine, Elodie est vraiment douée ! Si j’avais mon mot à dire sur les coloristes chez les éditeurs américains, je les prendrais volontiers avec moi dans mes bagages ! Si j’ai bien compris, deux pages de preview seront visibles dans le coffret DVD à paraître bientôt. Ensuite, j’ai des ouvertures chez les big two : suite à des rencontres avec des dessinateurs, nous avons fait des essais, et ceux-ci souhaiteraient que je les rejoigne pour leurs séries déjà en cours. Je ne peux pas en dire plus, mais j’espère que ça se fera. Il se pourrait même que je doive faire un choix à un moment donné. C’est probablement ce qu’il y a de plus difficile dans ce métier : dire non à des gens que l’on avait auparavant sollicités…

 

Et, d’un point de vue plus général comment voyez-vous votre avenir dans le monde des comics ?

 

Hum, l’avenir dans l’industrie des comics, c’est une notion assez abstraite depuis quelque temps. Le deal Disney / Marvel, le déménagement de DC Comics, la fin de Wildstorm, les nouvelles habitudes de lectures, avec les trade paperbacks et maintenant l’iPad... On ne peut vraiment plus présager de rien.

AA NamorToujours de façon générale, on voit que l’étape d’encrage est de plus en plus remplacée par un ajustement des niveaux sur Photoshop – vous vous en doutez, pour moi, ça ne fait pas l’affaire. Comme dans tous les domaines, les considérations économiques prennent le dessus. Seulement, je ne vois pas Jim Lee se passer de Scott Williams. Il y aura toujours des encreurs, mais seuls les meilleurs resteront, ceux qui améliorent les dessins. En ce qui me concerne, j’espère pouvoir rester dans l’encrage le plus longtemps possible. Ensuite, je me verrais bien dans un poste éditorial, pour pouvoir définir les directions que les titres doivent prendre. Peut-être quelques jobs de penciller / inker au cas par cas, mais ce n’est pas vraiment ce qui m’attire le plus. En fait, ce qui me plaît dans l’encrage est qu’on n’est pas seul à sa table à dessin : le dessinateur est avec vous. Puis un autre, si on mène plusieurs projets en parallèle. Et encore un autre ! J’ai l’impression que le dessinateur est seul. Certes il a le scénario, mais sa page est désespérément blanche. Il est le premier maillon de la chaîne artistique. Il ne voit pas le travail des autres quand il est à la tâche. C’est la raison pour laquelle ce rôle d’éditeur me plairait afin de coordonner les maillons de la chaîne, et ainsi en faire partie. Mes références à ce niveau sont bien entendu Dick Giordano ou Bob Layton. Mais pour l’instant, je garde les doigts dans l’encre !

 

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Publié dans Interviews

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Commenter cet article

Xapur 12/11/2010 16:15


Un très bon article sur un métier sous méconnu et sous-estimé, merci !